À l’occasion de la publication prochaine du volume collectif George Sand dans le Berry aux Éditions La Bouinotte, Martine Reid, qui dirige cette publication avec Vanessa Weinling, s’est entretenue avec l’historienne Michelle Perrot. Elle l’a interrogée sur la place singulière occupée par ce territoire dans l’œuvre et la vie de l’écrivaine.
Martine Reid : Pourquoi l’association entre George Sand et le Berry vient-elle spontanément à l’esprit ?
Michelle Perrot : Le Berry irrigue l’œuvre de George Sand. Par sa famille, sa maison, sa vie, son œuvre. Sa grand-mère, Marie-Aurore de Saxe-Dupin de Francueil, lui a légué la maison de Nohant, achetée en 1793, où la petite Aurore a été en grande partie élevée, courant la campagne avec les petits paysans du coin. Elle y a vécu, travaillé, aimé, oasis dans la tempête, lieu de sociabilité et de création. En ce XIXe siècle où se dessine et se structure au sein de la nation l’image des régions, George Sand a largement contribué à construire celle du Berry auquel elle s’est identifiée sans s’y enfermer, se voulant à la fois artiste et paysan : « Je suis paysan au physique et au moral. Élevée aux champs, je n’ai pas pu changer », écrivait-elle à un correspondant en 1867.
MR : Quel est, selon vous, l’élément le plus marquant de cette association ?
MP : Le Berry est un lieu à la fois rural et central. Un lieu de nature, d’arbres, de plantes, d’oiseaux et de rivières, baigné par l’Indre et semé d’étangs. La sombre densité de la végétation fait « la Vallée noire », invention de Sand, au sein du Boischaut. Pourtant, Paris n’est jamais loin, horizon des migrations et des projets, ferment des modes, de la littérature et de la politique. Les chemins de fer l’ont considérablement rapprochée. « Vous viendrez en dix heures » dit George, pressante, à ses nombreux invités. Elle-même passe dans la capitale une part indispensable de son temps sans l’aimer vraiment, consciente de son pouvoir.
Le Berry est un monde de paysans et d’artisans, désireux d’égalité, épris de dignité. « Gens de la campagne », disent-ils avec fierté. Une fierté que Sand a cultivée dans ses romans « champêtres », soucieuse de saisir leurs mœurs et de restituer leur langage, sans les caricaturer ni les trahir.
Le Berry de Sand est un mélange subtil de nature et d’histoire. Une très vieille terre géologique, comme l’atteste la variété des pierres trouvées dans les couches successives, objets de fouilles et de collectes. La minéralogie est, comme la botanique, une passion de l’époque, que partage la famille Sand ; George passe beaucoup de temps à étiqueter et classer les trouvailles de Maurice (son fils, ndlr) dans les carrières alentour, autant que les papillons, auxquels il consacrera un livre, Le Monde des papillons (1866, ndlr), que sa mère préface. Elle-même a un faible pour les fleurs et les oiseaux. « L’histoire naturelle, voilà un amour qui tient toujours ses promesses », écrit-elle à Solange (sa fille, ndlr) en 1873.
Le Berry est une terre marquée par l’occupation des hommes, dont on recherche les traces en ces temps de celtisme obsédant, de romanité triomphante et d’archéologie débutante. Une terre de jardins et de roses, propice aux plantations, de paysages doux et harmonieux, limités par les montagnes bleues de la Marche et du Bourbonnais. Le Berry est une zone de transition vers le Massif central. Région tempérée où le charme des saisons, le printemps surtout, est particulièrement sensible. Région modérée et modeste, dont Sand a transformé la représentation.
Terre, enfin, de traditions, de coutumes et de légendes, transmises oralement par les chants et les récits des veillées, telles celles du chanvreur, « figure emblématique du Berry rural, qui va de ferme en ferme pour broyer le chanvre dont on tisse les linceuls et tresse les cordages », note Brigitte Krulic dans sa biographie de George Sand. Consciente de la valeur de cette culture populaire qui l’a bercée, et dont elle mesure l’effacement avec mélancolie, Sand, chanvreuse des lettres, entend la consigner et la transmettre. « Il est bon de sauver de l’oubli ce grand poème du merveilleux dont les gens de campagne sont à leur insu les derniers bardes », écrit-elle à Maurice en 1858.

MR : La présence de George Sand dans le Berry prend aussi, au fil des ans, une dimension politique. Pouvez-vous en rappeler les grandes lignes ?
MP : L’itinéraire de Sand s’inscrit dans ce siècle des révolutions que fut le XIXe siècle. Elle est devenue républicaine en 1830 et socialiste dans les années 1840 : « Il nous faut une bonne et belle république (…), une constitution plus généreuse, plus profitable aux dernières classes de la société », affirme-t-elle à Charles Meure en 1830. L’injustice sociale surtout la préoccupe. Elle a « la passion de l’égalité ». Le socialisme syncrétique de Pierre Leroux, dont elle soutient financièrement les entreprises, la séduit, par sa dimension morale. « Ce qui nous rend toujours si ardents à une révolution morale dans l’humanité, c’est le sentiment religieux et philosophique de l’égalité ».
En 1848, elle se bat sur tous les fronts, à Paris, et dans le Berry. On a dit d’elle qu’elle était « l’égérie de la Révolution », ce qui est excessif. En tout cas « une manière d’homme politique », selon Tocqueville, qui la rencontre à cette époque. À Paris, elle lance un journal, La Cause du peuple, et collabore au Bulletin de la République. En Berry, elle s’appuie sur le réseau de ses amis de Bourges et de La Châtre qu’elle s’efforce d’inspirer et de promouvoir. Ils forment le vivier des idées démocratiques et du journalisme local.
Après la longue parenthèse du Second Empire, elle se réjouit de la proclamation de la République (la troisième) le 4 septembre 1870, hostile à la Commune dont elle ne saisit pas le sens et réprouve la violence. « Je hais le sang répandu. Ma vieillesse proteste contre la tolérance (envers la violence, ndlr) où ma jeunesse a flotté », écrit-elle en 1871 à un jeune poète, Alfred Gabrié, qui s’étonnait de sa position. « Terreur et Saint-Barthélemy, c’est la même voie. (…). Apprenons à être révolutionnaires obstinés et patients, jamais terroristes. » Une manière de testament.
MR : Quelle place tient le Berry dans l’activité de journaliste de George Sand ?
MP : George Sand a eu très tôt conscience de l’importance de la presse, dont c’est l’âge d’or. Lors de son premier séjour parisien, en 1830-1832, grâce à un compatriote berrichon, Latouche, elle s’emploie avec Jules Sandeau dans divers journaux. Ses romans seront, selon la pratique d’alors, publiés dans les « rez-de-chaussée » des journaux. Elle rêve d’une presse locale solide et informée, et fonde en 1844 L’Éclaireur de l’Indre qui durera quatre ans. Au service de cet organe, elle met ses relations, son argent et sa plume. La première réunion du comité de rédaction, où siègent ses amis berrichons, se tient à Nohant. On hésite sur le titre : pourquoi pas La Conscience populaire ? C’est finalement L’Éclaireur, journal des départements du Centre. Hebdomadaire imprimé chez Pagnerre à Orléans, il réussit à avoir huit cents abonnés, dont Chopin ! Le secrétaire de rédaction est Victor Borie, mais Sand assume beaucoup : « C’est moi qui fais toutes les écritures, programmes, professions de foi et circulaires. » Elle crée le personnage de Blaise Bonnin, « pauvre ménageot, qui gagne vingt sous par jour en été et dix sous en hiver ». Elle signe quelques Lettres, où elle aborde des problèmes de fond, par exemple, « La politique et le socialisme », ou encore « Le Père va-tout-seul », admirable dialogue où un vieux vagabond, menacé d’enfermement, défend son amour de la liberté du chemin. Après 1846, toutefois, son nom n’apparaît plus guère.
La deuxième tentative, beaucoup plus rude, sera Le Travailleur de l’Indre imprimé à Châteauroux, avec Victor Borie puis Alexandre Lambert comme rédacteurs en chef. La répression, consécutive au coup d’État du 2 décembre 1851, frappe le journal ; Borie s’exile à Bruxelles, Lambert en Algérie, d’où il reviendra en 1871 pour s’engager dans la Commune avant d’être fusillé. Accablé de dettes, le journal se saborde. Cet échec marque pour longtemps l’engagement direct de Sand dans le journalisme politique.
MR : Quel rôle enfin joue la maison de Nohant, comme lieu de vie, centre d’une sociabilité multiple, protéiforme ?
MP : Nohant a eu une énorme importance. Il est son refuge, son ancrage, le lieu où cette voyageuse revient toujours. Elle transforme la maison, y installant de plus en plus de chambres pour ses invités et des ateliers pour Maurice et ses amis artistes, y compris pour Delacroix, lorsqu’il est, trop rarement, de passage. Elle-même travaille dans son « placard », le petit bureau annexe de sa chambre. Elle y écrit durant de longues nuits sa correspondance, source remarquable pour la connaissance du XIXe siècle, mais aussi ses romans. Elle aime cette solitude de « pioche » laborieuse, bruissante des animaux nocturnes. Elle a écrit à Nohant la majeure partie de son œuvre, comme Chopin, hôte de Nohant durant dix ans, qui ne composait bien que là, loin du milieu parisien.
La maison est le théâtre de la vie familiale, de ses drames et de ses douceurs. Elle y a vu mourir son père, d’un accident de cheval, peu après leur retour d’Espagne. Elle y a vécu une enfance heureuse, sous la coupe du précepteur Deschartres, avec son demi-frère, Hyppolite Chatiron et sa petite amie Ursule, sa future couturière. Elle y a éprouvé la brutalité de Casimir Dudevant, son mari, qui pourtant appréciait Nohant en gentleman farmer. Elle y a élevé ses enfants, Maurice et Solange, puis ses petites-filles, Aurore et Gabrielle.
Surtout, Sand a voulu faire de sa maison une thébaïde, ouverte aux amis, qu’elle recevait libéralement, aidée par une nombreuse et fidèle domesticité. Les invitations sont fonction des affinités personnelles, mais aussi des affinités créatrices. La musique domine les années 1837-1848 (Liszt, Chopin, Pauline Viardot), puis plutôt la littérature (Alexandre Dumas fils, Théophile Gautier, Tourgueniev, Flaubert) et les comédiens qu’elle aime tant. Le théâtre, d’acteurs ou de marionnettes, dont Maurice était expert, tient une grande place, occupant de nombreuses soirées où sont conviés les voisins et les paysans. Les politiques, comme Louis Blanc, Pierre Leroux, le prince Napoléon-Jérôme, Mazzini…, firent à Nohant de rapides escales.
Mais le temps passait trop vite. Tout le monde était pressé. Sand peinait à retenir ses amis. Sans doute n’a-t-elle pas réussi totalement son rêve de colonie artistique et politique. Elle fit néanmoins de Nohant un lieu unique de rencontre et de création.
À propos de… Martine Reid
Martine Reid est professeure émérite de langue et littérature françaises à l’université de Lille. Elle est l’auteure de plusieurs ouvrages critiques parmi lesquels Signer Sand. L’œuvre et le nom (Belin, 2003) et Le Sexe de la littérature (Gallimard, 2026). Elle a dirigé l’ouvrage collectif Femmes et littérature. Une histoire culturelle (« Folio essais », 2020, 2 vol.). Sa biographie de George Sand (« Folio biographie », 2013) a reçu le prix Ernest Montusès. Elle a par ailleurs réédité de nombreux romans de l’écrivaine, et Histoire de ma vie en « Quarto ». Sa nouvelle édition de François le Champi sortira en « Folio classique » en mai 2026.




